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1885 L’Ange à Trois Ailes : Prologue

Prologue

Atelier de compositeurs-typographes

Imprimerie du journal Le Curieux

Boulevard Saint-Germain, Paris

Plus je relisais la dépêche, et plus le visage de Mademoiselle Melusine s’imposait comme en surimpression sur le papier.

— Eh ben, Quatresous, gouailla la voix pointue de Sidonie Isambert, tu nous fais la tête d’une poule à qui on aurait présenté le hachoir. C’t’à cause de cette dépêche, là ?

Il y a de grandes chances, puisque je suis en train de la lire, pensai-je. Mademoiselle Melusine n’aurait pas hésité à répondre cela. Moi, je ne répondis rien.

— Fais voir ça ! dit Sidonie en m’arrachant le papier des mains. Oooh ! Non ! Le pauvre vieux !

— Un peu plus de travail et un peu moins de vacarme, s’il vous plaît ! dit l’un des rédacteurs en chef depuis le couloir.

— Oui, monsieur Poirier !

Jules Poirier ? Léon Poirier ? J’étais incapable de distinguer les deux frères l’un de l’autre. Une hydre à deux têtes, voilà ce qu’ils étaient pour moi. Au moins, c’était une hydre aimable avec ses employés. Les blouses sévères de l’atelier de composition reprirent leurs places devant les tables de montage.

Mes doigts tremblaient un peu en piochant les lettres de métal dans les casses, les petits casiers où elles étaient triées. Et les espaces. Ne pas oublier les espaces.

« V i c t o r H u g o a é t é p r i s j e u d i s o i r d ‘ u n e i n d i s p o s i t i o n… »

— C’est horrible ! me souffla Clémentine Flamery en secouant ses boucles rousses. Il ne peut pas mourir ! C’est un héros national ! Avec lui, la France meurt aussi !

Je répondis d’un vague signe de tête, que Clémentine accepta comme la confirmation de ses convictions les plus profondes.

« …q u i s ‘ e s t a g g r a v é e s u b i t e m e n t… »

Je me concentrai sur le texte, plaçant les lettres à l’envers, de droite à gauche. Trente-deux caractères sur cette ligne c’est bien il faudra les espacer plus attention j’ai des majuscules elles sont plus larges quarante-et-un ici c’est trop je dois couper un mot il me faut un tiret attraper le « e » accent aigu…

— Il a 83 ans, quand même ! fit remarquer Louise Voisin à ma droite, toujours penchée sur son article de politique étrangère. C’est un âge honorable. Vénérable, même.

« …s o u f f r a i t d ‘ u n e l é s i o n d u c œ u r… »

Mademoiselle Melusine, elle aussi, souffrait du cœur. Lorsque je l’avais rencontrée en octobre 1883 à bord du train l’Orient Express, elle avait eu vingt ans et une maladie cardiaque résultant d’un « mauvais mélange » entre son père humain et sa mère loup-garou. Ou bien disait-on louve-garou ? « Garoute » ? Dans tous les cas, Mademoiselle Melusine avait bien failli en mourir pendant le voyage.

« …a é t é a t t e i n t d ‘ u n e c o n g e s t i o n p u l m o n a i r e… »

— Mais on est sûrs de ça ? demanda Louise.

— Ça vient du Rappel ! grinça Sidonie entre ses dents. C’est son journal ! Et c’est signé de son docteur.

Mademoiselle Melusine avait une fascination pour la médecine. Sûrement, en lisant cet article, elle aurait donné tout un tas de statistiques morbides et j’aurais eu le plus grand mal à deviner si elle était sérieuse ou sarcastique. J’aurais voulu savoir si elle allait bien. Mais chaque fois que nous avions frappé à la porte de sa famille à Saint Leu, Mademoiselle Melusine avait été mystérieusement absente. Son traitement avait-il mal tourné ?

« L e s m é d e c i n s j u g e n t s o n é t a t a l a r m a n t . »

Je compressai les blocs de lettres en pavé, les cerclai de cordage pour que l’ensemble soit solide et stable. Un peu d’encre, et je sortis une épreuve sur un bout de feuille pour en chasser les fautes. Malgré mes efforts de concentration, mes mains avaient travaillé seules. Combien de lettres avais-je manquées ? Aucune, semblait-il. Mes mains savaient ce qu’elles faisaient, elles, au moins.

— Il va peut-être se remettre ? demanda Clémentine avec toute la naïveté de ses dix-huit ans.

— Tu crois ? railla Sidonie. Non, ça a l’air sérieux. Il est aux portes de la mort, je te dis ! Il est fichu, il va y passer !

— Ferme un peu ton moulin à paroles et mérite tes 10 francs d’aujourd’hui, gronda Louise. Avant qu’ils ne nous remplacent tous par des machines !

Nous étions le 19 mai 1885. Je n’avais pas revu Mademoiselle Melusine depuis plus d’un an, lorsqu’elle nous avait annoncé que le traitement d’urgence qu’elle avait reçu lui avait bien sauvé la vie. Elle n’avait pas pu nous en dire plus, car la nature surnaturelle de cette intervention avait pu avoir des conséquences dont elle n’était pas prête à discuter. Eh bien, ce soir, je ne pouvais plus penser qu’aux malades du cœur. J’avais besoin de discuter, et avec quelqu’un qui connaissait les Alterï.

— Auteur, poète, artiste, philosophe, historien, académicien, révolutionnaire, grand contributeur à la Troisième République, soupira Louise. En voilà un qui aura un enterrement en grande pompe.

L’épreuve lue, relue et vérifiée, je posai mon bloc de lettres avec ceux qui devaient constituer la une du journal. Je vérifiai plusieurs fois que je le posais dans le bon sens. Un article imprimé à l’envers ne faisait pas bon effet, si on tenait à son travail. La moindre erreur de montage une fois la presse lancée faisait perdre du temps, et donc, de l’argent, au journal.

— Quelqu’un aurait vu Fontaine ? demandai-je.

— Ton cousin ? dit Gustave Jacquart, toujours en retard parce que ses doigts épais avaient du mal à attraper les petits « s » qu’il fallait coller au bout des blocs-mots les plus courants pour les mettre au pluriel. Il y est déjà sûrement, tu sais ?

Charles Fontaine et moi n’étions pas réellement cousins, mais afin de pouvoir m’installer chez lui, j’étais officiellement « de sa famille éloignée, du côté de son père ». Lorsque j’avais demandé pourquoi je ne pouvais pas être du côté de sa mère, il m’avait répondu que je n’avais pas la bonne couleur, avec ma peau pâle et mes cheveux couleur paille. Le temps que je trouve comment reformuler ma question, il avait déjà changé de sujet deux fois.

— Il y est, où ça ? demandai-je à Gustave en sortant les « s » de leur casse pour les poser devant lui.

— Avenue Victor Hugo, pardi. C’est quand même quelque chose d’habiter dans une rue qui porte son propre nom !

— La moitié de Paris dit encore Avenue d’Eylau, dit Louise.

— Eylau ou pas, dit Gustave, c’est là-bas que Fontaine est, à guetter la moindre nouvelle. Tous les journalistes sont là-bas, je parie.

— Comme des vautours ! s’esclaffa Sidonie.

— C’est grâce à eux qu’on a du travail, dit sévèrement Louise.

— Qui est bientôt fini pour aujourd’hui, dit Gustave en finissant enfin son cordage. Tu veux venir au café avec nous ? me demanda-t-il.

— Non merci, dis-je comme chaque fois qu’il me le proposait. Je vous verrai tous demain.

Je retirai ma blouse, enfilai mon manteau élimé, et en trois pas je me perdis dans la rue, les bruits de sabots et les cris des chauffeurs de l’heure de pointe.

1883 : à bord de l’Express d’Orient

1883EO

Octobre 1883. Quatresous s’embarque à bord de l’Express d’Orient, le tout nouveau train de grand luxe, tout juste inauguré par la Compagnie des Wagons-lits. Sa mission est aussi claire qu’elle est saugrenue : faire faire demi-tour aussi vite que possible à son employeur Monsieur Desmilliers et récupérer l’argent des billets, car les finances de la famille en dépendent. Mais à bord du train, tout le monde a un secret, des histoires d’esprits et de monstres hantent les couloirs, et une menace rôde… Et qui sont ces passagers mystérieux, dans les compartiments du wagon de tête ? Pour Quatresous, un voyage vers l’inconnu va commencer dès le quai de la gare…

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