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1885 L’Ange à Trois Ailes : Prologue

Prologue

Atelier de compositeurs-typographes

Imprimerie du journal Le Curieux

Boulevard Saint-Germain, Paris

Plus je relisais la dépêche, et plus le visage de Mademoiselle Melusine s’imposait comme en surimpression sur le papier.

— Eh ben, Quatresous, gouailla la voix pointue de Sidonie Isambert, tu nous fais la tête d’une poule à qui on aurait présenté le hachoir. C’t’à cause de cette dépêche, là ?

Il y a de grandes chances, puisque je suis en train de la lire, pensai-je. Mademoiselle Melusine n’aurait pas hésité à répondre cela. Moi, je ne répondis rien.

— Fais voir ça ! dit Sidonie en m’arrachant le papier des mains. Oooh ! Non ! Le pauvre vieux !

— Un peu plus de travail et un peu moins de vacarme, s’il vous plaît ! dit l’un des rédacteurs en chef depuis le couloir.

— Oui, monsieur Poirier !

Jules Poirier ? Léon Poirier ? J’étais incapable de distinguer les deux frères l’un de l’autre. Une hydre à deux têtes, voilà ce qu’ils étaient pour moi. Au moins, c’était une hydre aimable avec ses employés. Les blouses sévères de l’atelier de composition reprirent leurs places devant les tables de montage.

Mes doigts tremblaient un peu en piochant les lettres de métal dans les casses, les petits casiers où elles étaient triées. Et les espaces. Ne pas oublier les espaces.

« V i c t o r H u g o a é t é p r i s j e u d i s o i r d ‘ u n e i n d i s p o s i t i o n… »

— C’est horrible ! me souffla Clémentine Flamery en secouant ses boucles rousses. Il ne peut pas mourir ! C’est un héros national ! Avec lui, la France meurt aussi !

Je répondis d’un vague signe de tête, que Clémentine accepta comme la confirmation de ses convictions les plus profondes.

« …q u i s ‘ e s t a g g r a v é e s u b i t e m e n t… »

Je me concentrai sur le texte, plaçant les lettres à l’envers, de droite à gauche. Trente-deux caractères sur cette ligne c’est bien il faudra les espacer plus attention j’ai des majuscules elles sont plus larges quarante-et-un ici c’est trop je dois couper un mot il me faut un tiret attraper le « e » accent aigu…

— Il a 83 ans, quand même ! fit remarquer Louise Voisin à ma droite, toujours penchée sur son article de politique étrangère. C’est un âge honorable. Vénérable, même.

« …s o u f f r a i t d ‘ u n e l é s i o n d u c œ u r… »

Mademoiselle Melusine, elle aussi, souffrait du cœur. Lorsque je l’avais rencontrée en octobre 1883 à bord du train l’Orient Express, elle avait eu vingt ans et une maladie cardiaque résultant d’un « mauvais mélange » entre son père humain et sa mère loup-garou. Ou bien disait-on louve-garou ? « Garoute » ? Dans tous les cas, Mademoiselle Melusine avait bien failli en mourir pendant le voyage.

« …a é t é a t t e i n t d ‘ u n e c o n g e s t i o n p u l m o n a i r e… »

— Mais on est sûrs de ça ? demanda Louise.

— Ça vient du Rappel ! grinça Sidonie entre ses dents. C’est son journal ! Et c’est signé de son docteur.

Mademoiselle Melusine avait une fascination pour la médecine. Sûrement, en lisant cet article, elle aurait donné tout un tas de statistiques morbides et j’aurais eu le plus grand mal à deviner si elle était sérieuse ou sarcastique. J’aurais voulu savoir si elle allait bien. Mais chaque fois que nous avions frappé à la porte de sa famille à Saint Leu, Mademoiselle Melusine avait été mystérieusement absente. Son traitement avait-il mal tourné ?

« L e s m é d e c i n s j u g e n t s o n é t a t a l a r m a n t . »

Je compressai les blocs de lettres en pavé, les cerclai de cordage pour que l’ensemble soit solide et stable. Un peu d’encre, et je sortis une épreuve sur un bout de feuille pour en chasser les fautes. Malgré mes efforts de concentration, mes mains avaient travaillé seules. Combien de lettres avais-je manquées ? Aucune, semblait-il. Mes mains savaient ce qu’elles faisaient, elles, au moins.

— Il va peut-être se remettre ? demanda Clémentine avec toute la naïveté de ses dix-huit ans.

— Tu crois ? railla Sidonie. Non, ça a l’air sérieux. Il est aux portes de la mort, je te dis ! Il est fichu, il va y passer !

— Ferme un peu ton moulin à paroles et mérite tes 10 francs d’aujourd’hui, gronda Louise. Avant qu’ils ne nous remplacent tous par des machines !

Nous étions le 19 mai 1885. Je n’avais pas revu Mademoiselle Melusine depuis plus d’un an, lorsqu’elle nous avait annoncé que le traitement d’urgence qu’elle avait reçu lui avait bien sauvé la vie. Elle n’avait pas pu nous en dire plus, car la nature surnaturelle de cette intervention avait pu avoir des conséquences dont elle n’était pas prête à discuter. Eh bien, ce soir, je ne pouvais plus penser qu’aux malades du cœur. J’avais besoin de discuter, et avec quelqu’un qui connaissait les Alterï.

— Auteur, poète, artiste, philosophe, historien, académicien, révolutionnaire, grand contributeur à la Troisième République, soupira Louise. En voilà un qui aura un enterrement en grande pompe.

L’épreuve lue, relue et vérifiée, je posai mon bloc de lettres avec ceux qui devaient constituer la une du journal. Je vérifiai plusieurs fois que je le posais dans le bon sens. Un article imprimé à l’envers ne faisait pas bon effet, si on tenait à son travail. La moindre erreur de montage une fois la presse lancée faisait perdre du temps, et donc, de l’argent, au journal.

— Quelqu’un aurait vu Fontaine ? demandai-je.

— Ton cousin ? dit Gustave Jacquart, toujours en retard parce que ses doigts épais avaient du mal à attraper les petits « s » qu’il fallait coller au bout des blocs-mots les plus courants pour les mettre au pluriel. Il y est déjà sûrement, tu sais ?

Charles Fontaine et moi n’étions pas réellement cousins, mais afin de pouvoir m’installer chez lui, j’étais officiellement « de sa famille éloignée, du côté de son père ». Lorsque j’avais demandé pourquoi je ne pouvais pas être du côté de sa mère, il m’avait répondu que je n’avais pas la bonne couleur, avec ma peau pâle et mes cheveux couleur paille. Le temps que je trouve comment reformuler ma question, il avait déjà changé de sujet deux fois.

— Il y est, où ça ? demandai-je à Gustave en sortant les « s » de leur casse pour les poser devant lui.

— Avenue Victor Hugo, pardi. C’est quand même quelque chose d’habiter dans une rue qui porte son propre nom !

— La moitié de Paris dit encore Avenue d’Eylau, dit Louise.

— Eylau ou pas, dit Gustave, c’est là-bas que Fontaine est, à guetter la moindre nouvelle. Tous les journalistes sont là-bas, je parie.

— Comme des vautours ! s’esclaffa Sidonie.

— C’est grâce à eux qu’on a du travail, dit sévèrement Louise.

— Qui est bientôt fini pour aujourd’hui, dit Gustave en finissant enfin son cordage. Tu veux venir au café avec nous ? me demanda-t-il.

— Non merci, dis-je comme chaque fois qu’il me le proposait. Je vous verrai tous demain.

Je retirai ma blouse, enfilai mon manteau élimé, et en trois pas je me perdis dans la rue, les bruits de sabots et les cris des chauffeurs de l’heure de pointe.

Extrait de L’Île de la Groac’h : Au Matin

En savoir plus sur la Groac’h…

AU MATIN

Lorsqu’Azura se réveilla, la pièce était plongée dans la pénombre. La tenture qui isolait son lit avait été repoussée, et des rectangles faiblement luminescents apparaissaient ici et là, trahissant la présence de fenêtres que la nuit avait cachées la veille. Azura contempla les rectangles brumeux pendant un moment, puis laissa son regard, à présent habitué à la pénombre, glisser sur le reste de la pièce. Tous les objets étaient eux aussi tournés vers les rectangles, comme dans une communion silencieuse dédiée au jour levant. Elle se sentait en sécurité. Aucune Ombre n’entrait dans la maison de Guérin.

Des chuchotements montèrent du côté de la cheminée.
— Tu entends ça ? disait la voix de Noël-Mari.
— Bien sûr que j’entends ça, répondait celle d’Éléon.
— Tu crois que c’est un fantôme ?
— Peut-être. Attends…
Silence.
— Je crois que j’entends de la vaisselle, reprit la voix d’Éléon. Si c’est un fantôme, peut-être qu’il nous prépare un petit-déjeuner.
Azura se demanda si on pouvait partager un repas avec un fantôme, en demandant poliment. Sauf si bien sûr, les fantômes ne mangeaient que de la nourriture fantôme, qui ne devait pas être si nourrissante que ça.
— Tu crois qu’on devrait aller voir ? demanda Noël-Mari d’une voix tremblante.
— Je vais y aller. Couvre mes arrières. Si je ne reviens pas, toi et Azura, vous aurez le temps de fuir.

Il y eut un bruit de tissus lourds qui traînaient sur le sol. Azura n’entendit plus rien, mais elle devina un mouvement dans la pénombre.
La porte qui menait à côté fut entrouverte, et l’ombre des cheveux d’Éléon se découpa contre une pâle clarté qui venait de l’autre partie de la maison.
Il y eut une conversation étouffée et Éléon se glissa dans l’autre pièce. D’autres bruits de tissus vinrent de la cheminée, et la silhouette de Noël-Mari se glissa à son tour par l’ouverture. Azura hésita un instant entre quitter le nid douillet qu’elle avait creusé dans le lit et la perspective de voir un fantôme cuisiner. Elle repoussa ses couvertures, s’assit sur le lit pour remettre ses bottes de marche afin de ne pas avoir froid aux pieds. Elle enfila son pull bien chaud par-dessus son pyjama puis suivit Éléon et Noël-Mari à travers l’ouverture.

Il n’y avait personne dans la pièce avec le bahut et l’armoire, mais une autre porte, qu’Azura avait complètement manquée la nuit précédente, était grande ouverte. Il y eut un bruit de vaisselle cassée. Lorsqu’Azura entra dans la seconde pièce, Éléon et Guérin disposaient des bols, des bouteilles, et du pain sur une table en longueur, dans une cuisine rustique mais accueillante. Tout était peint en blanc ; ou plutôt, tout avait été peint en blanc quelques années auparavant mais les rainures du bois gris se laissaient deviner sous la peinture usée. Il n’y avait aucune place pour les Ombres ici.

Noël-Mari était assis sagement, ramassant des morceaux de porcelaine blanche. Pas de fantômes en vue. Azura aimait autant ça. Elle ne savait pas mieux interagir avec un fantôme qu’avec d’autres êtres humains.
— J’t’ai pas réveillée, au moins ? Pardon…
Noël-Mari rougit un peu et essaya de ramasser plus de morceaux à la fois sans se couper les doigts.
— J’étais réveillée, assura Azura.
Éléon lui désigna un petit banc, et Azura supposa qu’il l’invitait à s’asseoir, ce qu’elle fit. Éléon posa un bol devant elle, et coupa des tranches de pain. Guérin servit du café chaud qui fumait dans l’air frais du matin. L’odeur qui se dégageait du café était tellement concentrée qu’Azura sursauta, parfaitement éveillée, quand son bol fut rempli. C’était un café à réveiller les morts.
— J’ai bien réfléchi à cette histoire de grotte à ouvrir, annonça Éléon en tartinant une tranche de pain avec du beurre. J’y ai pensé toute la nuit, en fait.
— Moi j’ai dormi profondément, annonça Azura en ne s’adressant à personne en particulier, mais j’ai fait un drôle de rêve.
— La Grotte de l’Ombre est une Grotte Magique, continua Éléon sur sa lancée. Elle s’ouvre sous certaines conditions, mais ça reste une porte, n’est-ce pas ? La situation, quand on la simplifie, c’est que les Ombres sont enfermées dehors parce qu’elles ont perdu leurs clefs. Que fait-on quand on a perdu ses clefs ?
— On passe par la porte de derrière, dit Noël-Mari.
— Je pense que s’il y avait une porte de derrière qui était ouverte, les Ombres l’auraient trouvée, dit Éléon. Quoi d’autre ?
— On appelle un serrurier, dit Azura.
— C’est ce qui a été fait ! Les mages, les experts, ils ont tous essayé d’ouvrir la porte, mais ça n’a pas marché parce que la serrure était trop compliquée. Quoi d’autre ?
— Là j’vois pas, dit Noël-Mari. On fermait pas nos portes, sur l’Île, avant. On avait rien à voler.
— Mais même sans ça, qui surveillait la maison ?
— Les voisins, dit Azura. Mes voisins ont le double des clefs de ma maison.
— Exactement ! dit Éléon avec un air triomphant.
Azura était impressionnée. Éléon n’avait vraiment pas dû dormir de la nuit. Peut-être qu’il avait pris de ce café avant de se coucher. Azura se demanda ce qui se passerait si elle vidait quelques gouttes du café de Guérin au pied d’un rosier. Il se mettrait probablement à danser.
— Mais qui est le voisin de la Grotte ? dit Noël-Mari.
Éléon se tourna vers Guérin. Noël-Mari se tourna vers Guérin. Azura finit sa bouchée de tartine avant de se tourner vers Guérin.
— Le phare voisin qui surveille la Grotte, dit Éléon, c’était tellement évident que je m’en veux d’avoir pris toute la nuit pour réaliser ! Et c’est pour ça que vous avez voulu ouvrir la Grotte vous-même. Vous avez forcément les clefs.
— Je n’ai pas ces clefs, dit Guérin. Je ne les ai jamais eues. Elles ont été cachées sur l’Île, il y a longtemps.
— C’est idiot, dit Éléon. Le double des clefs est à utiliser en cas d’urgence, quand on n’a pas de temps à perdre à les chercher ! Pourquoi les cacher ?
— C’est ainsi, dit Guérin. Personne ne méritait de garder ces clefs. On ne doit jamais intervenir sur la Grotte sans une question de vie ou de mort.
— Alors ce n’était pas de votre faute si vous ne les aviez pas, dit Azura.
— C’est de ma faute, dit Guérin, parce que j’ai perdu les textes qui disent où elles se trouvent.
— Si près du but ! se lamenta Éléon
— Vous ne vous souvenez pas de ce que disaient les textes ? dit Azura.
— Pas vraiment, dit Guérin. C’était un style très compliqué, plein de métaphores et de formules poétiques dans une langue ancienne.
— C’est dommage, dit Azura.
— Essayez quand même, dit Éléon.
— Je crois qu’un des passages disait quelque chose comme « les voix des anciens, qui étaient là avant les premiers, soufflent vers le Sud ». Ou « soufflent du Sud ».
Éléon grimaçait sous l’intensité de sa réflexion.
— Les voix pourraient être l’Air, dit-il, mais les Anciens c’est la tradition et c’est la Terre… et le Sud est souvent le Feu, en fait…
— Avant les premiers quoi ? demanda Azura à Guérin qui se servait un autre bol de café.
Azura n’avait toujours pas touché au sien et il lui semblait que ses neurones faisaient des étincelles à l’intérieur de sa tête. Elle se massa les tempes pour calmer le feu d’artifice intérieur, et quelque chose qui avait été pris dans sa manche glissa le long de son bras et tomba sur la table. Il rebondit plusieurs fois, et cogna un verre qu’il fit vibrer ; on aurait dit une voix qui chantait. Guérin le ramassa et l’examina : c’était un joli caillou gris, poli, avec une longue fente ovale au milieu.
— Où avez-vous trouvé ça ? dit Guérin.
— Je ne sais pas, dit Azura. Je crois que c’est en rapport avec ce drôle de rêve que j’ai fait.
— Raconte-nous ton rêve, dit Éléon.

Azura n’avait plus que des impressions de son rêve, mais elle fit de son mieux pour décrire de façon claire les dolmens qui sifflaient et comment le loup l’avait sortie du trou.
— J’ai jamais fait des rêves comme ça, dit Noël-Mari. Dans les miens, y’a plutôt du poisson.
— Le loup ne devait pas être vrai, dit Éléon, il t’aurait mangée, sûrement.
— Si tu le dis.
— « Les voix des Anciens », répéta Éléon, les voix…
Éléon porta le caillou très près de ses yeux, l’observa sous tous les angles… puis le porta a sa bouche et souffla. Un sifflement mélodieux, ressemblant à une voix, empli la pièce.
— C’est une des clefs, dit-il solennellement. Je ne crois pas au hasard ! C’est forcément une des clefs !
— Ah bon ? demanda Azura qui croyait beaucoup au hasard.
— Je n’y crois pas non plus, dit Guérin. Je n’en étais pas sûr avant, mais ça semble clair à présent. L’Île veut que vous la sauviez. Elle vous appelle à l’aide, dit-il en se levant et se dirigeant vers l’autre pièce. Restez-là.
— Par contre je suis surpris qu’elle appelle Azura, dit Éléon avec une petite moue entre suspicion et déception. Pourquoi elle ? Oh, mais je sais ! Elle doit être celle qui correspond le mieux à la pierre !
— Je suis une pierre ? dit Azura.
— Non, dit Éléon, mais tu corresponds à la pierre. Les Grottes Magiques – c’est une Grotte Magique, n’est-ce pas ? – les Grottes Magiques, donc, s’ouvrent avec des clefs magiques. Ce sont des objets magiques, des pierres, ou des symboles, ce genre de chose. Et toi, symboliquement, tu es cette pierre ! Tu vois ?
Azura ne voyait pas bien, mais elle n’allait sûrement pas contredire Éléon alors qu’elle avait déjà l’impression de l’avoir vexé sans rien faire.
— Ben oui, dit Noël-Mari, ça fait du bruit, les cymbales. Ça va bien avec le vent.
Guérin eut une expression amusée qu’il tenta de dissimuler en rassemblant des miettes de pain qui traînaient sur la table avec ses doigts.
— J’ai dit des symboles, dit Éléon.
— C’est quoi des symboles ?
— Ou alors, dit Azura, c’est parce que moi je dormais, et toi non.
— Ça doit être ça, dit Éléon en lui tendant la pierre. C’est toi qui dois la garder, ajouta-t-il alors qu’Azura ne réagissait pas.
— Comment ça se fait que tu l’as pas vue partir, d’ailleurs ? dit Noël-Mari. Si qu’t’as réfléchi toute la nuit ?
— J’ai peut-être dormi un peu, dit Éléon en regardant sur le côté. Mais peu importe ! C’est un Indice Capital ! Je parie que les Clefs sont les quatre Éléments ! C’est presque toujours les Éléments.
— Comment on peut le savoir sans avoir les textes ? dit Azura.
— Il m’en reste un, dit Guérin. Une seule tablette, sur les quatre que j’avais. Peut-être que vous pourrez y comprendre quelque chose.

Guérin posa une tablette sur la table, entre les bols et les verres de jus de fruit. C’était un rectangle de pierre, grand comme un cahier d’école, couvert des runes qu’Azura avait déjà vues dans le cimetière. Éléon se pencha au-dessus de la tablette avec révérence et commença à déchiffrer le texte.
— Alors… « attention à la colère de la Groac’h »… quelque chose sur une tempête noire si on ouvre… si… je ne connais pas ce mot.
— Je crois que c’est « destruction », dit Guérin.
— Ce serait « destruction de la terre » ? demanda Éléon. Ce doit être les Ombres.
— Ce n’est pas très rassurant, dit Noël-Mari.
— Mais cela ne nous concerne pas, dit Éléon, puisque les Ombres sont déjà dehors et qu’elles menacent déjà de détruire l’Île. Ah, ajouta-t-il en continuant sa lecture, voilà ce qui nous intéresse : « les pierres de l’Ombre ont été rendues à l’Île car seule l’Île est » … digne, je crois, « digne de son destin ». La première clef est « là où le soleil se lève à l’Ouest, à la pointe de la terre », et puis quelque chose sur de l’écume… « la main de l’Île ».
— C’est quoi c’t’histoire ? dit Noël-Mari. Le soleil y s’lève à l’Est. J’connais pas de soleil qui se lève à l’Ouest.
— Je continue, dit Éléon, on verra bien. La deuxième clef est « un visage qui… flotte… sur l’eau enfermée dans la terre. Un… cœur au Nord qui veut »… non, c’est « un cœur qui désire »… ou « prend »… « les larmes de l’Ile ».
— Ça s’arrange pas, dit Noël-Mari.
— C’est ce qu’il y a écrit, dit Éléon. Ce n’est pas ma faute si ce sont des énigmes !
— Je n’y ai jamais rien compris, dit Guérin qui buvait son troisième bol de café comme si c’était du jus d’orange. J’avais confié les autres tablettes à des érudits, il y a longtemps, et elles ne sont jamais revenues.
— À qui vous les avez données ? dit Azura.
— À Silvain Even, dit Guérin en se grattant la tête à travers sa casquette. C’était un professeur. Mais il est mort depuis longtemps et sa famille ne m’a jamais rendu les tablettes. Je suis allé chez eux et je n’ai rien trouvé. Ils les ont peut-être emmenées sur le continent…
Guérin avait prononcé ce nom comme on le prononçait sur l’Île d’Azura, où Even rimait avec Silvain. Elle ne savait pas pourquoi, mais Azura lui en était reconnaissante.
— Complets ou non, dit Éléon, ce sont des Indices, et les Indices peuvent sûrement être lus ! Vous auriez une carte de l’Île ? demanda-t-il à Guérin. Puisque personne n’est digne des clefs, je suis certain qu’il s’agit d’indications de lieux.

Guérin leur donna une grande carte de l’Île, qu’Éléon contempla, ouverte sur la table, avant de s’y pencher et d’en étudier chaque ligne, répétant silencieusement les mots de la tablette, ses yeux toujours en mouvement d’un côté à l’autre de la carte.
— L’eau enfermée dans la terre, dit Éléon, ça devrait être le plus facile. C’est un lac, ou un étang, ou un lavoir…
— Si c’est un lavoir on a pas fini de chercher, dit Noël-Mari. Y’en a partout.
— C’est au Nord, dit Éléon, ça limite un peu les possibilités…
— Ça pourrait être le lac artificiel, dit Azura.
— Le quoi ? dit Éléon et Noël-Mari à l’unisson.
— Le lac artificiel, répéta Azura. Un barrage sur une rivière pour faire une réserve d’eau potable. En tout cas chez moi c’était comme ça.
— J’ai jamais entendu parler de ça, dit Noël-Mari.
— Mais elle a raison ! dit Éléon en bondissant sur le banc et pratiquement sur la table. C’était peut-être encore comme ça quand les tablettes ont été écrites ! L’eau enfermée ! C’est plus important qu’une source qui alimente un lavoir, un barrage !
Azura avait du mal à établir une chronologie cohérente des évènements : le barrage, les runes, le manque de voiture, les dates sur les tombes… avait-elle vraiment fait un bond en avant de plus de trois mille ans ? Et si c’était le cas, ses grands-parents seraient morts depuis longtemps… Azura refusa de poursuivre ce fil de pensées.
— Où était ce lac ? dit Éléon.
— Pardon ? dit Azura.
— Le lac artificiel, tu sais où il était ?
— À Port-Mélin… Là, ajouta-t-elle en pointant sur la carte.
— Tu peux dessiner la forme qu’il avait avant ? dit Éléon. On va y aller et en faire le tour !
Guérin donna un crayon à Azura, qui dessina maladroitement la forme serpentine du lac dont elle se rappelait, entre une petite plage de Port-Mélin et la route de Kerlivio.
— C’est bien au Nord de l’Île, dit Éléon. Azura, tu n’as pas pu marcher trop loin cette nuit… tu étais toujours près de la côte ?
— Oui… enfin je crois.
— Je pense que oui, car la pierre du vent devait être au Sud de l’Île.
— Les voix des anciens, qui étaient là avant les premiers, soufflent du Sud, dit Guérin.
— C’est ça, dit Éléon. Donc le soleil qui se lève à l’Ouest à la pointe de la terre doit littéralement être à l’Ouest, plutôt que de désigner une entité mystique…
— Ben alors c’est facile, ça, dit Noël-Mari. C’est Pen-Men.
— Qu’est-ce qu’il y a à Pen-Men ? demanda Éléon.
— Le plus grand phare de l’Île, répondit Guérin. Quel idiot !
— On peut le faire ! Nous allons trouver ces deux pierres !
Éléon avait ponctué sa phrase en frappant la table, manquant de reverser tous les bols.
— Je vais vous préparer des provisions, dit Guérin en étendant un bras pour retenir un bol qui s’approchait dangereusement du bord.
— Vous ne venez pas avec nous ? demanda Noël-Mari.
— Je dois réparer le phare. Je ne peux pas m’éloigner d’ici.

En savoir plus sur la Groac’h…