Si Scrooge était un chat : Le Noël de Grison


chanelxmas

Voici une petite nouvelle du nouvel an qui fait suite (mais peut se lire indépendamment) aux Fantômes de Grison. Je souhaite une excellente lecture! 🙂


Chapitre 1

— Grison ! Non !
Comment ça, non ? Ma Germaine, il ne fallait pas laisser tes tranches de poisson salé sur la table. C’était une règle établie, connue, respectée : si c’était à portée du chat, le chat pouvait le manger. Sinon, c’était tenter le diable. Ou le chat. En l’occurrence, moi. M’enlever ce droit, c’était une trahison !
— Grison, descend de la table tout de suite ! Vilain chat !
Germaine, menaçante, brandit son torchon en l’air. Défiant le danger, je me penchai pour manger encore un peu du poisson.
— Grison !
CLAC ! Le torchon s’abattit sur le dossier de la chaise. Quel affront ! Je serais partie (dignement, bien entendu), mais ce fut le moment que York choisit pour arriver en courant dans la cuisine.
— York ! York york york ! Il est où le danger le danger le danger où où où ? Il est où le poisson ? Tu avais dit qu’on aurait du poisson ! Poisson poisson poisson, york !
Et avant que Germaine ne put abattre son torchon une deuxième fois, York plongea sous la table, sans doute distrait par une miette.
— Non, cria Germaine, pas de chiens sous la table ! Mais vous êtes insupportables, aujourd’hui !

Insupportables ? Nous ? Ce n’était pas nous qui avions décidé d’inviter des tas d’Hectors et de leur servir leur poids en mini-tartines ! Nous ? Insupportables ? Quelle insulte ! Lentement, délibérément, je me déplaçai en direction de la porte. Était-ce de ma faute si toutes les assiettes se trouvaient sur mon chemin ? Sûrement pas. Et que pouvais-je faire d’autre que de plonger mes pattes dans les disques de pain et les petits oeufs collants ? Si je ne pouvais pas les avoir, personne ne le pourrait ! Et était-ce de ma faute si ce pot plein de sauce, là, se trouvait sur le chemin de ma patte et qu’il avait refusé de s’écarter… le pot se brisa sur le sol, rendant York complètement fou. Enfin… encore plus fou.
— RHO MAIS LA SALE BETE ! cria Germaine.
Cette fois le torchon toucha mes pattes arrières et je bondis sur le sol. Un de ces stupides disques de pain s’était collé à moi, impossible de le détacher ! Mais je n’avais pas de temps à perdre, Germaine allait chercher le balai. Je courus aussi vite que possible sur trois pattes et avec York sur mes talons.
— York york york ! Il est où le poisson Grison Grison Grison ?
—Je t’en ficherais, moi, du poisson !
— Sur ta patte, sur ta patte, york !

Je me retournai pour lui coller une claque sur la tête qui le fit tourner sur lui-même et décolla le pain de mon coussinet.
— Tiens, le voilà, ton poisson !
Stupide chien ! Stupide plan ! Stupide « Noël » avec toutes ces préparations, tous ces Hectors en plus et leurs chiens en plus et rien pour Grison ! Rien, rien, rien que des ennuis !

Une porte s’ouvrit : un Hector invité que je ne connaissais pas ! Et il sentait le chien, pouah ! Je me faufilai entre ses jambes et fonçai vers la pièce « Boîtes-de-Livres ». Je ne savais pas à quoi pouvait bien servir un livre, encore moins pourquoi les Hectors les disposaient en rang sur les étagères, mais la pièce était pleine de coins et de recoins et de piles de livres pas encore en rang. C’était le paradis des cachettes, si on était un peu débrouillarde et imaginative comme moi. Je choisis de me glisser derrière une grande Boîte-à-livres. Là, j’étais coincée entre le mur et le panneau de bois. Bien. Personne, non, personne ne me trouverait là.

Les aboiements de York disparurent dans le lointain ; les Hectors avaient dû le mettre dehors, avec les autres chiens des invités. Tant mieux. Ça lui ferait les pattes, à cet incapable, il était vraiment le plus mauvais guetteur du monde. Il ne méritait pas ce poisson. Je n’aurais même pas dû lui donner si généreusement ce disque de pain… Ah, on ne m’y reprendrait jamais à faire équipe avec lui ! Ou avec personne d’autre, en fait. J’étais bien, bien mieux par moi-même. Le reste du monde ne me méritait pas. Hmph.


Chapitre 2

Quelqu’un criait mon nom, dans le lointain. Qui ? Germaine, peut-être. Je baillai à m’en décocher la mâchoire. Il faisait très sombre derrière la Boîte-à-Livres, donc il était peut-être déjà l’heure où les Hectors fermaient toutes les portes vers l’extérieur. Hmm, j’aurais peut-être dû trouver une cachette mieux éclairée. Qu’est-ce que je faisais ici, déjà…? C’était entièrement la faute de York, sûrement. Et le torchon, je n’allais jamais oublier ce torchon. Tout bien considéré, j’avais très bien choisi ma cachette. Je n’avais ni faim, ni soif, ni rien du tout ; j’étais comme une statue ! Comme ces « égyp-chiens » qui adoraient les chats, je l’avais vu dans une histoire de la Boîte-à-images que regardait Germaine pendant la nuit. Pourquoi n’étais-je pas adorée comme cela ?! Et qu’est-ce que ça pouvait bien me faire que Germaine verrouille la porte sans savoir si j’étais dehors ou non ? Qu’elle arrête de m’appeler. Je n’allais pas répondre, pas la peine d’insister. Hmph.

— Griiiiisoooooon !
Une forme translucide et vaguement brillante passa devant mes yeux. Oh non, pas encore un de ces stupides fantômes ! Ils allaient encore me demander de transmettre à leurs familles des messages aussi stupides qu’eux. Et bien non, pas aujourd’hui. Je fermai les yeux, décidée à ignorer le reste du monde, vivant ou mort.
— Griiiiiiiiiiisooooooooooon!
La forme était une patte. Une patte de chat, mais transparente. Et qui essayait maintenant de passer à travers mes yeux. Décidément, je n’allais pas avoir un seul moment de paix ! Je gardai mes paupières closes. Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire que lorsque les chats-fantômes venaient vous voir, c’était du sérieux, et pas juste pour donner des messages… Je n’avais pas peur. Moi, jamais ! Je voulais juste la paix !
— Griiiiiis… oh, ça suffit. Grison ! Grison, c’est moi ! Regarde-moi !
— Non, dis-je. Pourquoi je vous regarderais ? Je n’ai rien à vous dire.
— Grison, ne fais pas ta tête de York. C’est moi, Zuul.

Zuul ? Zouzou, qui avait disparu un matin dans la Boîte-à-roues des Hectors sans me dire au revoir et qui n’était jamais revenue ? Comment osait-elle ! Sous le coup de la colère, j’ouvris les yeux pour lui jeter mon Regard de Chat le plus accusateur. C’était bien elle, ma Zouzou, avec sa bonne grosse tête adorable de chatte écaille-de-tortue toute ronde. Je ne voyais que sa tête, d’ailleurs, parce que le reste de son large corps-fantôme débordait à travers le mur et la Boîte-à-livres.

Bah, et après ? Ça ne me faisait rien du tout de la revoir. Elle ne me manquait même pas. D’abord. Si j’avais eu la place de faire ma toilette, je l’aurais faite pour bien montrer que ça m’était complètement égal de revoir ma seule et unique amie dans tout le monde entier.
— Ah c’est toi, dis-je sur un ton détaché. Je t’ai à peine reconnue. Ça fait trop longtemps que je ne t’avais pas vue. Tu es en retard.
— Je ne suis pas en retard, répondit Zouzou. Les chats viennent quand ils veulent, c’est connu.
— Mouais, dis-je. La bonne excuse.
— Grison, pourquoi tu es là ? demanda Zouzou. Germaine te cherche partout. Ils regardent même dans les gouttières.
— Ça m’étonnerait, dis-je en baillant. Personne ne m’aime dans cette maison.
— Qu’est-ce que tu as encore fait ? demanda Zouzou
— Mais rien ! protestai-je. Et c’était la faute de York, de toute façon.
— Tu ne t’en souviens même pas, hein ?
— Non et alors ? répliquai-je. C’était très injuste, ça je m’en souviens. Et il y avait un torchon. Peut-être.
— Tu connais la règle, dit Zouzou. Si tu as oublié, tu sors de là.
— Nah, m’entêtai-je. Jamais.
— Sors de là.
— Nah.
— Sors de là !
— Pourquoi je sortirais ? demandai-je. Donne-moi une seule bonne raison !
— Parce que c’est un jour où les Hectors font la fête et tu devrais en profiter !
— ‘M’en fiche de leur fête, dis-je en ramenant mes pattes sous moi pour ignorer le frisson qui me hérissait le dos. Je n’aime pas les fêtes.
— York y est, fit remarquer Zouzou. Margot y est.

Margot, ma pire ennemie… un Chat-du-Dehors qui s’était installé dans ma maison ! Je la tolérais, quelques fois, mais ces jours-ci avec tout le reste, je la détestais de nouveau. Je ne savais plus exactement pourquoi, mais je n’avais pas besoin du détail, j’étais certaine qu’elle avait fait quelque chose pour ça. Zouzou guettait ma réaction, je la voyais du coin de mon oeil. Hmph. Je fis mine de m’être endormie.
— Ah oui, c’est encore pire que je le pensais, dit Zouzou. Je ne peux plus rien faire pour toi, Grison.
— Faire quoi ? demandai-je en faisant mine de ne pas être intéressée.
— Je te préviens ! dit Zouzou sur un ton dramatique. Ce soir, tu vas recevoir la visite de trois esprits-chats !
— Encore des invités ! protestai-je. Mais c’est une malédiction !
— Trois esprits ! coupa Zouzou. Écoute ce qu’ils vont te dire, regarde ce qu’ils vont te montrer ! C’est ta dernière chance, Grison ! clama Zouzou dont la lumière semblait s’éteindre. Ta dernière chaaaaaaaaaaaaance…


Chapitre 3

Je me réveillai en sursaut. Il faisait nuit noire sans la lumière de Zouzou, et même mes yeux de chat ne distinguaient plus rien. Un rêve, pensai-je. Un très mauvais rêve. La vraie Zouzou n’aurait jamais été aussi cruelle avec moi. Elle ne serait jamais venue me voir pour repartir si vite. Elle m’aurait laissé lui mordre un peu les pattes, ou les oreilles. Elle aurait…
— Atchii !
Quoi ? Qui ? Où ça ? Où ça ?!
— Excusez-moi, dit une toute petite voix. Pardon, je suis désolée…
Au-dessus de moi ! Une paire d’yeux de chats, petits et jaunes, venaient me narguer, envahir mon espace.
— Atchii ! Pardon ! Pardon ! Je suis coincée et je crois que je suis allergique au papier.
— Ça n’existe pas, les chats allergiques au papier, répondis-je sur un ton qui excluait toute discussion. Allez-vous en. C’est ma cachette, trouvez-vous en une autre !
— Atchii ! J’aimerais bien ! geigna la voix. Mais j’ai trop peur de sortir toute seule !
— Si ce n’est que ça, je vais vous aider ! dis-je en étirant mes pattes et en glissant contre le mur pour la rejoindre.
J’allais la pousser une bonne fois pour toutes, cette envahisseur éternuante !
— Oh, c’est très gentil ! C’est très… aaaa… aaaaaAAAAAATCHIIIII!

WOOOOSH ! Son éternuement géant me prit par surprise et, déséquilibrée, je roulai-boulai hors de ma cachette. Immédiatement, des lumières s’allumèrent tout autour de moi, et une chaussure passa si près de mon museau que mes moustaches frémirent de peur. Courir ! Courir ! Je m’enfuis, courant de toutes mes forces, passant entre les jambes d’Hectors qui portaient des plateaux en riant, à droite, à gauche, à droite… Ah ! Une Germaine à talons, sortant de la cuisine ! Celle-là, je n’allais pas pouvoir l’éviter ! J’allais être percutée, piétinée, projetée… je fus traversée par un pied, et la jambe qui allait avec. Je n’avais rien senti, rien du tout, à peine un courant d’air. Hein ? Quoi ?

— Ils ne peuvent pas nous voir, ni nous entendre, ni nous toucher.
La toute petite voix appartenait à une toute petite chatte, qui essayait de se rouler en boule dans un coin sombre.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? crachai-je encore sous le choc. Qui êtes-vous ?
— Je suis l’esprit-chat des Noël passés, répondit la petite chatte.
— Le quoi du quoi passé ?
— Regarde, regarde.

Cette pauvre chatte avait l’air encore plus traumatisée que moi. En temps ordinaire, je l’aurais chassée de chez moi sans le moindre regret mais, vu les circonstances, j’hésitais…
— Tu vois ? me dit-elle. Tu vois ?
— Je vois le grand salon, répondis-je. C’est mon salon, vous savez, je le connais. Il n’y a rien à…
— C’était mon salon, aussi, coupa-t-elle. Et je dis qu’il y a plein à…
— Quoi ? répliquai-je, piquée.
— Regarde, regarde.

Devant moi, le grand salon était exactement le même que toutes les fois où j’avais vu le grand salon. Je ne reconnaissais pas tous les Hectors qui s’échangeaient des boîtes couvertes de papier, mais le reste était pareil, identique, comme d’habitude. Je ne voyais pas du tout ce que cette chatte voulait dire ! C’étaient les mêmes tables, les mêmes fauteuils, la même Zouzou sur… Oh. Mais elle était un peu différente, cette Zouzou. Comme elle était mince ! Et jeune ! Elle guettait le tas de papiers déchirés et de rubans emmêlés. Je devinai quelque chose qui bougeait… Une souris, peut-être ? Un rat ? La chose était petite, et grise, et elle attaquait tous les rubans qui la frôlaient comme si sa vie en dépendait…
— Regaaaaaarde ! me souffla la petite chatte du passé, me faisant tiquer l’oreille.

La tête de la petite chose grise et ridicule émergea du tas de papiers avec un ruban entre les dents, fière et exaltée. C’était un chaton, et elle avait l’air de passer la meilleure soirée de sa vie.

— C’est toiiiiiiiii ! souffla Chatte-du-passé.
— Oui, ben ça va, on a compris ! répliquai-je sèchement.
— Comme tu étais courageuse ! dit Chatte-du-passé avec envie. Et tu savais t’amuser !

Jeune-moi fit un roulé-boulé dans les rubans et percuta York qui dormait aux pieds d’un vieil Hector. Non, non, ce n’était pas York. C’était un Vieux York, je m’en souvenais très vaguement. La preuve : Vieux-York n’aboya pas comme un idiot, lui, il leva la tête et renifla Jeune-Moi, sous le regard perçant de Zouzou. Jeune-moi essaya de lui mordre le nez. Vieux-York éternua, et Jeune-moi alla se cacher derrière Zouzou, mais pas trop loin. Je voyais le bout de ses oreilles et je savais qu’elle allait revenir à la charge. Héhéhé. Ouhla, pensai-je en me reprenant. J’avais souri, là ?! Ça n’allait pas du tout. Je n’aimais pas ce que le passé me faisait.

— J’en ai assez, moi je rentre, annonçai-je en tournant les talons.
— Attends, dit Chatte-du-passé. Attends, regarde !
— J’ai vu, répliquai-je, et je ne suis pas intéressée. Je retourne me coucher.

Là-dessus, je trottai le plus dignement possible en direction de ma Boîte-à-Livres. Heureusement que personne ne pouvait voir mon visage. C’était sûrement une allergie, comme Chatte-du-Passé. C’était ça. J’étais allergique au passé.


Chapitre 4

Je m’installai à nouveau dans l’espace sûr de ma Boîte-à-Livres. Quelle idée, vraiment, de me montrer tout ça ! D’abord, je ne m’en souvenais même pas. Ce n’était peut-être même pas vrai. Je ne connaissais pas cette Chatte-du-Passé, elle pouvait me mentir !

BAM ! Un coup fit trembler ma Boîte-à-Livres. Quoi, encore ?

BAM ! Non mais quoi, à la fin ! Personne n’allait me laisser en paix ?!

BAM ! Sur le mur en face de moi, je distinguais deux grandes ombres, qui couraient couraient couraient et se précipitaient contre la Boite-à-Livres. Des monstres ! C’était des monstres, comme dans les histoires des Boîtes-à-images de Jeune Hector et Jeune Germaine !

BAM ! Ma Boîte-à-Livres bascula dans un fracas de bois et de papier, me livrant en pâture aux monstres assoiffés de sang qui allaient sûrement se jeter sur moi et me dévorer, ou pire, me forcer à leur parler. Je devais bouger, courir, m’enfuir ! Mais j’étais pétrifiée, dos rond et hérissé, incapable de choisir la direction qui me sauverait de… de…

… de la chatte rayée et de la petite chienne blanche qui me regardaient avec un air trop satisfait pour être honnête. La langue de la chienne pendait, comme si c’était un jeu !

— Je t’avais dit qu’elle était là ! dit la chatte en poussant la chienne avec son l’épaule.
— Elle était là ! Tu l’avais dit ! dit la chienne en se grattant l’oreille.
— MaaIS Ça nE VA PAAssS ? dit-je de ma voix ma plus menaçante possible malgré les tremblements incontrôlés de mes pattes.
— Désolée, désolée, dit la chatte rayée. On faisait la course et je gagnais.
— JE gagnais ! répliqua la chienne dans un aboiement étouffé.
— Prouve-le ! répliqua la chatte en dandinant des épaules.
— JE NE VEUX PAS LE SAVOIR ! hurlai-je. Allez-vous en de chez moi !
— Oooh, dit la chienne avec un large sourire canin et idiot. Elle veut faire la course avec nous !
— Avec nous ! dit la chatte avec un sourire mauvais. La course !

Je fis un bond désespéré pour échapper à ces dingos. Si elles pensaient me chasser en direction du grand salon, elles pouvaient toujours courir, ah ! J’allais dans le petit salon, rien que pour les contrarier.

Comment aurais-je pu savoir que les Hector s’échangeraient leurs cartons dans le petit salon cette fois-ci, hein ? Je manquai de percuter un fauteuil, m’arrêtant à la dernière seconde. La chienne derrière moi n’eut pas le temps de freiner et glissa à travers les pieds des meubles jusqu’au mur avec une série de « flouf-flouf-flouuuf ».
Mais cela n’avait plus d’importance. Qui était dans le salon, avec mes Hectors, dans mes papiers, mes rubans ? Margot, ce sale chat d’entrepôt ! La traîtresse ! Je m’absentais deux minutes à peine, et allez qu’elle se frottait à tous les genoux, toute câlinou-câlinette, et qu’elle quémandait toutes les caresses de ma Germaine, comme si elle était chez elle, avec son horrible miaulement rauque de corbeau enroué ! Et tout le monde trouvait ça normal ! C’était aussi normal que les deux idiotes qui continuaient à se courir après comme des folles dans le salon, oui !

— Hé, vous deux ? Les appelai-je. C’est encore le passé, ça ?
— Le passé ? dit la chienne en poussant la chatte de ses deux pattes avant. Non, non, c’est le présent ! C’est maintenant.
— Tout ce qui se passe maintenant est en train de se passer maintenant, dit la chatte en se léchant pour remettre sa fourrure en place.
— Quoi ? dis-je, complètement perdue.
— Ou c’est l’inverse, dit la chatte en s’esclaffant. Je ne me souviens jamais !
— Arrêtez de rire ! criai-je. Vous êtes sûres que c’est maintenant que Margot me vole ma place comme une sale profiteuse du malheur des autres ?
— Une profiteuse ? dit la chatte en léchant les oreilles de la chienne. Tu es sûre ?
— Elle fait ça pour que Germaine m’oublie ! crachai-je.
— Écoute mieux, tête de pioche, dit la chienne en me désignant Germaine de son museau.
— Et Grison, dit Jeune Hector à Germaine, tu l’as retrouvée ?
— Toujours pas, dit Germaine. Je suis très inquiète. Et si elle était coincée dehors ?
— Elle finira par revenir, quand elle aura faim… les chats reviennent toujours.
— Je sais, mais et si une voiture… non je ne dois pas y penser. Heureusement que tu es là, toi, dit Germaine en grattant la tête de Margot qui faisait son quatrième tour-de-genoux-de-la-pièce sans aucune honte.

Je vis rouge. Voilà ! Voilà, la preuve ! On m’abandonnait ! Personne ne voulait savoir si j’allais bien ! Mes griffes sortaient toutes seules !

— Tu comprends vraiment tout de travers, hein ? dit la chienne juste à ma gauche. Tu es née bête, ou tu le fais exprès ?
— Oh, après tout, c’est son droit ! dit la chatte juste à ma droite. Tout le monde a le droit d’être une bête, surtout les bêtes !
— Germaine ne veut pas penser à moi ! dis-je les dents serrées. Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?
— Qu’elle ne veut pas penser qu’il t’est arrivé malheur ? Qu’elle est triste à cause de toi ?
— Que la maison est grande ? Qu’il y a assez de place pour vous deux ?
— Qu’il y a assez de genoux d’Hectors pour vous deux ?
— Tu ne serais pas bien, là ? Mieux que coincée entre les murs !
— JE-NE-PEUX-PAS-Y’A-L’AUTRE-C’EST-UNE-QUES-TION-DE-PRIN-CIPE ! m’entêtai-je.
— Ahlala, dit la chatte en reculant. Alors là, on ne peut plus rien faire pour toi.
— Dommage, dit la chienne en la suivant.
— Tellement dommage…
— Bonne chance, Grison-qui-voit-tout-de-travers. Tu vas provoquer ce à quoi tu penses tout le temps…

La chatte, la chienne, les Hectors, les cartons et même Margot glissèrent loin de moi. Leurs images reculèrent comme dans un grand tunnel sombre qui engloutissait tout autour de nous.
Et tout devint noir.


Chapitre 5

Une présence, derrière moi. Des yeux. Oooh, ces yeux. Ils brillaient d’une lumière sans lumière. Les prunelles étaient d’un noir sans ombres et sans fond. La présence me faisait le même effet que lorsque je montais trop haut dans un arbre et que ma patte ne trouvait plus la branche pour descendre.

La présence devint une silhouette noire, qui se détacha peu à peu de l’obscurité. Des langues rouge et orange dansaient derrière elle… Une Boîte-à-feu ? Oui ! C’était notre Boîte-à-feu ! Les contours du petit salon se dessinèrent faiblement à la lueur des flammes. Ah ! Elle avait cherché à me faire peur ? Elle allait voir ce qu’elle allait voir ! Je me redressai pour faire face à la nouvelle apparition, poil dressé, crocs et griffes en avant.

— Abomi-Margot ! crachai-je. Je t’ai reconnue ! Viens te battre si tu es un chat !

Mais la chatte noire ne répondit rien. Non, ce n’était pas Margot. Ce n’était personne que je connaissais, et je ne pouvais pas la regarder dans les yeux. Ses yeux… ses yeux voyaient tout, il m’était impossible de mentir, ou de faire semblant… Reprends-toi ma fille, me dis-je. Tu n’es pas aussi bête que les deux idiotes le pensent !

— Je vous ai pris pour quelqu’un d’autre, me forçai-je à dire en me calmant. Je ne sais pas qui vous êtes… oh, attendez, dis-je en réalisant enfin le lien avec le reste de la soirée. Il y a eu la Chatte-du-Passé, et les Deux-Folles-Du-Présent. Vous êtes l’Avenir ? C’est ça ?

Lentement, d’un large geste, Chatte-Avenir leva la patte. Je crus qu’elle allait me mettre un bon coup sur la tête, mais non. Elle désigna quelque chose derrière moi, en hauteur.
— L’étagère ? demandai-je. Et après ?
La patte noire ne bougeait pas. De mauvaise grâce, je me traînai vers l’étagère, soudainement épuisée. L’étagère était occupée par des vases, chacun avec une étiquette avec des signes que les Hectors appelaient « mots ». Qu’est-ce qu’elle voulait que j’en fasse ? Je pouvais toujours les faire tomber un par un…

La patte ne bougeait toujours pas, droite et implacable comme la justice. Je fixai les vases du regard, attendant une nouvelle illumination. J’avais le temps d’être intelligente, pour une fois. Les signes-mots étaient familiers… Je plissais les yeux alors que les signes changeaient de forme devant moi. Ils devenaient… oh. Ils devenaient des visages…
Ancien York ! Chatte-du-Passé ! La chatte grise et le chien blanc qui faisaient la course ! Chatte-Avenir ! Zouzou ! York ! Et les autres chiens ! C’était leurs reliques ! Et à côté, un petit vase gris, sans nom… je frissonnai. C’était mon vase, je le savais, le mien ! Pourquoi n’y avait-il pas mon nom dessus ?

Germaine arriva, pour ramasser les vases. Je remarquai alors les cartons, les valises derrière elle. Les Hectors quittaient la maison !?
— Tiens, dit Germaine en regardant le vase. Pour qui était-ce, déjà ? Je ne me souviens plus. Un chat, peut-être…? Ça fait trop longtemps qu’on ne l’a pas vu.

Je suis là ! Juste là ! Mais ma voix était muette, et mes pattes passaient lamentablement à travers les bras de Germaine. J’étais invisible. Je n’existais pas !

Germaine s’en alla, les autres vases plein les bras. Mon vase tomba sur le sol, roula ; il était vide. Vide, vide, vide… Germaine n’avait pas voulu de moi. J’étais seule, et je n’existais plus, tout le monde m’avait oublié…

— Je vais devenir un fantôme ? demandai-je à Chatte-Avenir.

Silence. Je pris cela pour un « non ». Peut-être que si tout le monde vous avait oublié, vous ne pouviez même plus être un fantôme. Que me restait-il, alors ?

Soudain, la boîte à feu cracha des flammes. Chatte-Avenir se trouva à mes côtés, et me poussa. Je roulai sur le sol, et elle sauta sur mon dos de toutes ses forces. C’était comme d’être écrasée par une Boîte-à-Livres. Mais Chatte-Avenir ne me tenait pas contre le sol, non. Elle me poussait vers la Boîte-à-Feu. Non !

— Non non non ! suppliai-je. Pas ça !

Je me tortlllai, me débattis, en vain. Mes pattes étaient engourdies, je ne pouvais pas les bouger. La porte de la Boîte-à-Feu s’ouvrit, les flammes me léchaient le visage, faisaient brûler le bout de mes moustaches. Ma fourrure crépitait. Non !

— Je ne veux pas être oubliée ! pleurai-je. Je serai gentille avec York ! Je partagerai avec Margot ! Je suis désoléééééééééééééée…


Chapitre 6

Je tombai sur le sol, devant un de ces radiateurs que les Hectors utilisaient l’hiver, chaud comme une casserole pleine de soupe. Où étais-je ? Où ? La pièce des Boîtes-à-Livres ! C’était encore la nuit ! Mais quelle nuit ?

Mes Hectors ! Germaine ! Je les entendais, il n’était pas trop tard !

Je tentai de me lever, mais mes pattes étaient toutes engourdies, comme si j’avais passé des heures coincée derrière un meuble. Quelle idée, vraiment. Je ne savais pas qui irait se mettre dans une situation pareille, mais c’était sûrement un chat idiot. Je trottai aussi vite que je le pus sans avoir une démarche trop désarticulée, en direction du petit salon où j’entendais Germaine.

Germaine ! Ma Germaine ! J’arrivais !

Ah ! Un choc m’attendait, au seuil de la pièce. Margot ! York ! J’avais oublié qu’ils étaient là, ceux-là. Et ensemble, en plus ! J’observai la situation, évaluant le danger. Pouvais-je encore partir discrètement ? Finalement, quelques heures supplémentaires dans la Boite-à-Livres n’étaient pas une si mauvaise option… Ah, trop tard, York m’avait vue. Il vint vers moi en sautillant comme la saucisse survoltée qu’il était.

— York ! York york york ! Grison ! Elle est où Grison ? Elle est là Grison, elle est là elle est là elle est là !

Agacée, je levai la patte au-dessus de York pour le faire taire… et m’aperçus que tout le monde me regardait. Avec un frisson, le regard implacable de Chatte-Avenir me revint en mémoire… Bon. Ce n’était pas comme si j’avais le choix.

Je posai ma patte sur la tête de York. Griffes rentrées. Là. Contents? York sautillait tellement que ma patte vibrait. Humph.

Germaine arriva vers moi en me parlant de choses étranges comme « ne recommence jamais ça » et autres « mais ça ne va pas de disparaître comme ça », puis me gratta la tête. Par mes paupières mi-closes, je vis que Margot était sur les genoux de Jeune Hector, sur le canapé, et me regardait d’un air très provocateur. La traîtresse. L’abomination. Je suivis Germaine sur le canapé et m’assis à côté d’elle. Oui, à côté. Les genoux, c’est pour les traîtres.

J’ignorai Margot. Margot m’ignora. Là. Contents ?

Joyeux Noël, bande d’idiots.


Mot de l’auteur

Bonjour à tous ! J’espère que cette petite aventure de Grison vous a plu, autant que moi à l’écrire.

L’idée est venue, tout naturellement, en pensant au Conte de Noël de Dickens, à la fois au livre et aux adaptations que je regardais étant enfant (en particulier celle avec une souris connue…). Tout d’un coup, l’association avec une certaine petite chatte grincheuse était évidente, et les rôles de ses compagnons de tous poils se sont mis en place tout seuls.
Je remercie donc Chanel (l’inspiration réelle de Grison), Margot, Iffic (le deuxième York), et les compagnons disparus mais jamais oubliés : Zuul, Majolie (le Passé), Phoebus (le Vieux York), Attila et Vodka (le Présent), sans oublier Sabbath (l’Avenir).

Vous pouvez découvrir la première aventure de Grison, Zouzou, York et Margot dans Les Fantômes de Grison!

À très bientôt ! Je vous souhaite d’excellentes lectures et une excellente année 2020 !

noelgrison

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s