1883 Express d’Orient : Chapitre 3

III. 28 octobre, Paris, Gare de l’Est. Départ 19h30.

À 7 heures 20 du soir, je me tenais sur le quai de la Gare de l’Est, mal à l’aise dans l’ancien habit noir de Monsieur, avec ses gants, usés et trop larges, et son chapeau haut-de-forme élimé qui glissait sans cesse sur mes cheveux trop courts.

Je venais à peine de quitter les rues familières de Paris sous leur ciel brumeux d’octobre. Devant moi, dans un brouhaha assourdissant, une foule de gens se pressait, allait et venait, s’embrassait, se congratulait, se donnait de dernières recommandations, se souhaitait bon voyage. C’était un ballet étourdissant de tenues d’hiver toutes neuves : cols montants, plis bouffants sur les hanches, profusion de rubans, petites mèches bouclées s’échappant des chapeaux. Je ne reconnus aucun visage. Je ne voyais que des frous-frous.
— Ne reste pas dans le passage, empoté ! me dit Monsieur en s’engageant dans la mer de monde comme si la gare toute entière lui appartenait, fendant la foule en jouant des épaules.
— Laissez passer, laissez passer !

L’activité autour de l’Express d’Orient était à son paroxysme. Malgré sa popularité, c’était un train assez court : un fourgon à bagages, un wagon-restaurant, deux wagons-lits, un autre fourgon, et enfin la locomotive et son tender. Les wagons étaient en bois, peint d’une couleur bronze aux reflets rougeâtres et vaguement menaçants sous les lampes à gaz de la gare.

Les employés de la Compagnie des Wagons-Lits étaient vêtus de la même couleur que le train. Certains chargeaient d’énormes coffres et valises par les larges portes latérales des fourgons, d’autres s’affairaient derrière les voyageurs avec des paquets et des sacs en direction des wagons-lits. Derrière les quinze grandes fenêtres du wagon-restaurant, des maîtres d’hôtel préparaient deux rangées de nappes immaculées, dressées de verres scintillants, de bouteilles accueillantes, d’assiettes décorées de serviettes savamment pliées.
— Quatresous ! Ne traîne pas, bon sang ! dit Monsieur avant de m’attraper par la manche et me tirer jusqu’à notre wagon-lit avec la détermination d’un boeuf lancé à pleine vitesse.

— Voilà, déclara-il fièrement à qui voulait l’entendre, c’est lui, le voyageur qui m’accompagne. C’est mon neveu ! Il est un peu idiot, vous savez, c’est la branche faible de la famille, regardez comme il est tout maigre ! Dans ma grande bonté, j’ai pensé qu’un beau voyage lui ferait du bien ! En première classe, en plus !

L’employé au visage rond et l’air placide à qui Monsieur s’adressait était notre conducteur, autrement dit l’employé chargé de la surveillance générale de notre wagon-lit. Il garda une expression de politesse neutre pendant la tirade de Monsieur, puis me tendit mon billet.
— Soyez les bienvenus à bord de l’Orient Express, messieurs, dit-il en nous ouvrant la portière de la plate-forme.

Ces plate-formes se trouvaient à l’avant et à l’arrière de chaque wagon. Elles avaient un toit, mais elles n’étaient fermées sur les côtés que par des panneaux de bois qui ne m’arrivaient qu’à la taille. En d’autres termes, ces plate-formes protégeaient les voyageurs de la pluie mais les laissaient exposés au vent, ainsi qu’aux regards des curieux sur le quai.

Monsieur gravit péniblement le marchepied, puis se hissa sur la plate-forme qu’il occupa comme une scène de théâtre. Je crus un instant qu’il allait saluer un public imaginaire, ou me faire faire un tour d’animal savant, mais il s’engouffra par la porte qui menait vers les compartiments de couchettes.

Je restai sur la plate-forme, regardant ce que je tenais en main. Mon billet. J’avais enfin mon billet. J’avais 840 francs au bout des doigts. Si je partais maintenant, je pourrais me faire rembourser, et ce serait toujours ça de gagné pour Madame. Je risquais de perdre ma place, du moins, l’une de mes deux places… mais cela valait le coup.

J’ouvris la portière et sautai sur le quai. L’action était grisante, libératrice. J’ignorai les injonctions du conducteur et me faufilai en direction de la sortie…
… lorsqu’un raz-de-marée de bras et de jambes se pressa autour de moi et me ramena contre le wagon-lit. Le conducteur me saisit par l’épaule, et je n’eus pas d’autre choix que de remonter sur la plate-forme pour échapper à la foule. Au milieu des cris et des mains tendues, un rempart d’employés des Wagons-Lits tentait de mener bravement trois personnes jusqu’au train.
— Bienvenue dans l’Orient Express, monsieur Schaefer ! cria le conducteur en couvrant le bruit de la foule.

Un jeune homme, aux cheveux noirs et à l’allure dégingandée, se hissa sur la plate-forme d’un pas mou. Le visage mélancolique du violoniste ne ressemblait pas vraiment à la gravure que j’avais vue dans le Gaulois, mais l’impression de lassitude était la même. La foule semblait aveugle à son indifférence, et des bras se tendaient encore dans l’espoir de le toucher. Derrière lui suivaient une femme et une jeune fille d’environ quinze ou seize ans.

Tristram Schaefer reniflait comme s’il était enrhumé. Il s’arrêta devant moi et me regarda pendant un instant, l’air confus.
— Je vous prie de nous excuser, me dit la femme blonde sur un ton qui ne s’excusait pas du tout.
Je les laissai passer. Tristram Schaefer disparut dans le wagon, mais la marée humaine bloquait toujours le quai, jusqu’au wagon-restaurant. Le restaurant… J’avais peut-être une chance de pouvoir passer par là, si je pouvais le traverser. L’accès au fourgon de queue devait sûrement être encore libre. Le conducteur était occupé à repousser les curieux. J’avais une chance.

Je passai d’un wagon à l’autre par une hasardeuse passerelle et essayai d’ouvrir la porte ; elle était verrouillée. Il y avait un train de l’autre côté de l’Express d’Orient, mais peut-être pourrais-je me glisser entre les deux… le conducteur était toujours distrait…

— Essayeriez-vous de vous enfuir ?
Je me retournai pour trouver la jeune fille en train de m’observer. Sous son chapeau de velours, elle avait un visage de poupée : pâle et lisse, avec une petite bouche, des yeux aux cils presque transparents, des sourcils très fins. J’avais du mal à déchiffrer son expression tant elle était neutre et retenue.
— Non, mentis-je.
— Dommage. J’aurais demandé à vous accompagner. Supplié, peut-être. Suggéré que je pouvais vous payer, en tout cas.
— Vraiment ? dis-je en essayant de déterminer à quelle point elle était sérieuse. Combien ?
— Monsieur Quatresous ? dit le conducteur. Que faites-vous par là ? C’est le wagon-restaurant, dit-il sur le ton très lent et articulé de quelqu’un qui parle à un enfant. Le wagon-lit est celui-ci.
— Oh, fut tout ce que je trouvai à répondre.
— Nous allons bientôt partir, dit le conducteur. Rejoignez votre oncle dans votre compartiment. Allez, allez. Je vous promets que le voyage va bien se passer.

Si j’avais fait un scandale ici, sans Monsieur pour voir la scène, aurais-je pu me faire rembourser mon billet ou bien aurais-je terminé la journée au poste de police ? Ou bien Monsieur les aurait-il convaincus que c’était la preuve que son neveu était idiot, et nous serions partis malgré tout…
— Je vais le guider, dit la jeune fille avant que mon choix ne fût fait.
— Vous êtes trop aimable, mademoiselle Schaefer, dit le conducteur. Merci infiniment.
— Courage, monsieur Quatresous, me dit la jeune fille lorsque je fus de nouveau sur la bonne plate-forme. N’ayez pas l’air si déçu. Il y aura sûrement d’autres occasions.
— C’est ce que j’espère, Mademoiselle… Schaefer ? Vous êtes la… euh… soeur de…?
— Je suis effectivement « La-Soeur-de » Schaefer, c’est le nom sous lequel je suis généralement connue, même de ma mère. Particulièrement de ma mère, si je dois être honnête. Mais mon véritable prénom est Melusine. Je dois avouer que je suis curieuse de savoir quelle prénom un monsieur « Quatresous » peut bien avoir.
— Lou… euh… Louis.
— Évidemment. Seriez-vous banquier, par le plus grand des hasards ?
— Non ?
— Vous avez encore le temps de le devenir, je suppose. Je suis ravie de faire votre connaissance, monsieur Louis Quatresous.
— Moi de même, mademoiselle Melusine Schaefer.
— À présent, entrons dans ce maudit wagon retrouver nos chères familles respectives.

Le petit vestibule et le couloir, brillamment éclairés et entièrement boisés, étaient étonnamment calmes après la clameur de la foule. Une douce sensation de chaleur m’enveloppa ; j’avais oublié que Monsieur avait vanté en long et en large le chauffage à la vapeur ainsi que l’éclairage au gaz.

— Ah ! s’exclama Monsieur qui apparut soudainement devant moi. Quatresous ! As-tu vu cette cabine ? Regarde moi ça ! Tout est boisé, tout est neuf ! Ils auraient tout de même pu mettre du vernis, parce que ça ne sent pas le neuf, c’est dommage. As-tu vu cette lampe ? C’est de la soie verte ! Il faut aimer le vert, moi je trouve que ça me donne l’air malade… Et cette banquette ! Ces rideaux !

Monsieur me saisit à nouveau par la manche pour me faire marcher plus vite. Le compartiment pour deux consistait en une sorte de petit couloir qui permettait tout juste de circuler, muni d’une banquette qui se transformait en deux lits superposés.
— Qu’en penses-tu, alors ?
C’était un cercueil. Un cercueil dont les parois se refermaient sur moi.
— C’est un placard, Monsieur.
— C’est vrai que c’est un peu petit. Je m’attendais à mieux. Un placard… oui, mais c’est un placard de luxe !
Monsieur connaissait toute une liste de détails techniques qui prouvaient indiscutablement que les placards de luxe étaient la meilleure chose à avoir dans la vie, mais je ne l’entendais plus qu’à demi. Un vertige faisait danser le compartiment, ma vision se troublait.
Je me laissai tomber sur la banquette le plus silencieusement possible. Monsieur ne me remarqua même pas, absorbé dans sa description d’une tablette qui, selon lui, devait permettre d’écrire sans aucune rature, grâce à quelque chose de formidable que faisaient les essieux sous les wagons.

Je remarquai une porte, discrètement placée dans la paroi en face de la banquette. Je fis un vague mouvement vers elle, et Monsieur bondit sur la poignée. Celle-ci résista fermement.
— Ah, dit-il, c’est fermé à clef, bien sûr. Ça doit donner sur la cabine à côté. On ne voudrait pas que des étrangers entrent dans la chambre la nuit, n’est-ce pas ! Parbleu, ils pensent vraiment à tout !

Un sifflet retentit soudain et la locomotive se mit en route avec un bruit assourdissant. Le train s’ébranla, prit lentement de la vitesse. Malgré moi, je me précipitai dans le couloir. Depuis la fenêtre la plus proche, je vis le train s’arracher au quai de la gare, laissant derrière lui la foule d’où s’élevaient des mouchoirs et des chapeaux. Le train s’élança dans un tunnel et je ne vis plus que mon reflet dans la vitre.

Près de moi se trouvait un couple d’une cinquantaine d’années. L’homme avait un air militaire, les cheveux gris, une expression de résignation solennelle. La femme avait l’air critique d’une institutrice, un visage sévère angulaire, avec des pommettes et une mâchoire fortes, une coiffure et une tenue relativement simples et dépourvues de fioritures. Ils échangèrent quelques mots que je ne compris pas, peut-être en anglais, ou en allemand.

— Quatresous ! me souffla brutalement Monsieur dans l’oreille. Viens donc ici ! Aides-moi à mettre ça, veux-tu ?
Il me tendit les boutons de manchette et l’épingle à cravate les plus larges et les plus brillants de sa collection.
— Moi ? dis-je.
— Oui, toi, bien sûr ! Qui d’autre ? Il y a du beau monde, je veux qu’ils me voient ! Dépêche-toi un peu ! ajouta-t-il alors que je faisais de mon mieux pour attacher ses manches. Je veux voir les cabinets de toilette, maintenant qu’ils les ouvrent ! Il paraît qu’il y en un comme ça de chaque côté de la voiture ! Deux pour vingt voyageurs, tu te rends compte ! Alors que les autres trains express n’en ont même pas un ! Et ils ont de l’eau froide et de l’eau chaude ! N’empêche que, le matin, il doit y avoir la queue, ils auraient dû en mettre trois.

Mes mains tremblaient, Monsieur ne pouvait s’empêcher de gigoter, et j’avais du mal à glisser les boutons dans les boutonnières. La femme à l’air critique m’observait, ne pouvait pas détacher son regard de mes doigts maladroits. Plus elle m’observait, et plus les boutonnières semblaient se réduire.
— Laissez-moi vous aider, dit-elle finalement en me prenant les boutons de manchette des mains.
— Merci madame, marmonnai-je en prenant l’épingle à cravate.
— Faites toujours attention à ce que vous faites. La concentration, c’est la clef, en toutes circonstances.
Elle enfila les boutons avec une précision chirurgicale, si vite que Monsieur ne s’aperçut même pas de sa présence, et retourna auprès de son mari avant que je n’eus le temps de mourir de honte.

J’avais à peine placé l’épingle à cravate qu’un maître d’hôtel, mieux vêtu et ganté que je ne l’étais, apparut à la porte du wagon. Il annonça, d’une voix élégante :
— Mesdames et Messieurs les voyageurs, le dîner est servi !

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